La timidité : ennemie de la santé

la reussite est en moiLa timidité est une sensation dont les con­séquences physiologiques sont très caracté­risées.

“Elle peut, dit Yoritomo, avoir, en maintes occasions, une influence néfaste sur la santé, car il n’est pas sans danger, pour le bon équi­libre du corps, de ressentir les émotions par lesquelles passent tous les timides.

“Lorsqu’elle arrive à ce degré de concen­tration qui force le système nerveux à action­ner tout le système musculaire, il en résulte un mouvement de contraction dont la répercussion a souvent des suites fâcheuses.

La timidité cause le bégaiement

“Ce phénomène de contraction, en ame­nant le trouble et l’embarras, provoque tou­jours un balbutiement prononcé qui, chez les gens très nerveux et surtout chez les enfants mal surveillés, devient en peu de temps une véritable infirmité : le bégaiement.

“On peut constater que les gens qui en sont affligés serrent leurs lèvres avec d’autant plus de force que la timidité, inhérente à leur na­ture, agit sur eux avec plus de puissance.

“Car sous la poussée des sentiments dont nous avons déjà constaté la silencieuse vio­lence, les muscles de la face et ceux de la bouche subissent des mouvements qu’il est impossible de réprimer.

“À ces causes physiques, il faut ajouter aussi le désarroi moral qui s’augmente de la honte causée par la difficulté de l’élocution.

“Bientôt, si une sollicitude intelligente n’intervient pas, les timides en arrivent à ne plus pouvoir prendre la parole sans se trouver arrêtés par ce nouvel embarras, qui achève de les jeter dans une confusion définitive.

“Le timide, nous l’avons déjà dit, est, de par la nature de son défaut, un isolé ; mais celui qui est atteint de bégaiement finit par prendre en horreur tout ce qui sert de prétex­te à la manifestation de son infirmité.

“Aussi n’est-il pas rare de voir les bègues atteints d’une hypocondrie dont les origines remontent à l’éclosion de leur timidité.

Comment guérir les bègues

“Il y a plusieurs façons de guérir les bègues et toutes ont donné quelques résultats, mais le moyen véritable, le seul qui soit infaillible, réside dans une volonté ferme, appuyée sur les préceptes de l’énergie.

“C’est ce qui manque le plus aux timides et voilà pourquoi celui qui a entrepris de les guérir doit s’armer d’une patience basée sur la persévérance et la force du vouloir.

“Car n’importe quel traitement, si excellent soit-il, ne pourra aboutir tant que le malade ne sera pas sorti de cet état de timidité qui le déprime et le met dans l’impossibilité de sou­tenir une lutte contre lui-même.

“C’est en effet contre lui-même que le timi­de doit être défendu et protégé, et avant d’en­treprendre de le ramener à la santé, – c’est-à-dire à l’état normal qui lui assurera le bien-être physique, – il faut savoir le prémunir contre la fréquence des accès de timidité qui viendraient entraver l’effort vers la guérison.

“Une cure d’énergie est aussi nécessaire – sinon davantage – que le traitement dans les cas de bégaiement.

“L’important est, avant tout, de persuader au malade qu’il “peut” s’il “veut” se débar­rasser de cet inconvénient grave.

“C’est moins à titre de patient qu’à titre de collaborateur qu’il faut l’admettre, et cette distinction ne doit pas lui être cachée.

“Une entière confiance doit être éveillée en lui en ce qui regarde la personne qui le traite.

“Cette dernière partie de la tâche est cer­tainement une des plus délicates et des plus difficiles, aussi, car le timide est, de par la na­ture de son défaut, très peu porté à la fran­chise.

La nature du timide l’empêche de se mettre en valeur

“Il est, presque toujours, très enclin au mensonge et les rares fois où il paraît s’épan­cher, c’est presque toujours pour raconter des faits dans lesquels la vérité est fortement travestie.

“Ceci, nous l’avons dit maintes fois, prend sa source dans le désir ardent qu’il a de jouer un rôle. Sa nature l’empêche de se mettre en valeur par des faits en rapport avec son imagination, mais ces faits, il les a souvent si réellement vécus par la pensée qu’il n’est pas en­tièrement convaincu de leur irréalité.

“Ces demi-mensonges se rapportent pres­que toujours à des événements dont il a été le spectateur et dans lesquels sa timidité lui a interdit de prendre la place que son désir lui assignait.

“De là à s’attribuer les gestes qu’il avait ré­solu d’accomplir ou les paroles qu’il n’a pas osé prononcer, il y a juste la différence qui existe entre ce que nous taxons de mensonge et ce qu’il prend pour une sorte de vérité.

“Il raconte comme un fait ce qui fut un projet très sincère, voilà tout.

“Le timide, on l’a déjà vu, grâce à l’état d’isolement moral où il se confine, en vient à se familiariser avec les idées les plus outrancières, qu’il laisse s’épanouir en son cerveau, loin du contrôle de toute discussion.

“Et parce qu’il se livre rarement, il ne man­que pas, lorsqu’il a le courage de le faire, d’ar­borer comme des étendards ces idées dont personne n’a pu lui faire comprendre la faus­seté et la puérilité.

Le timide retrouve seulement sa liberté d’esprit lorsqu’il est hors de la vue des gens

“J’ai eu pour ami, ajoute le philosophe, un homme d’un très grand mérite, qui, cepen­dant, était méconnu du plus grand nombre, car sa timidité ne lui permettait de se faire réellement apprécier que de ses intimes.

“Or, dès qu’il sortait d’une réunion où il avait été piteux, il ne manquait pas de repas­ser en son esprit les phases de la discussion, s’accusant de n’avoir pas eu le courage de donner les répliques, qui, dans la solitude, venaient à ses lèvres et de n’avoir pas lancé les réparties que son esprit très délié lui suggérait.

“Aussi ne croyait-il pas faire un réel men­songe en racontant la séance de la veille, de citer, comme ayant été prononcés, les avis très sages, les aperçus très larges et les répliques très spirituelles qu’il avait réellement conçus, mais que sa timidité lui avait empêché de for­muler.

“C’est, du reste, ce qu’il répondit lorsqu’un jour, voulant lutter contre ce défaut qui le di­minuait à mes yeux, j’entrepris de lui prou­ver qu’à la réunion où il prétendait avoir bril­lé, il était resté muet

“– C’est vrai, protesta-t-il, je n’ai rien dit mais puisque j’ai tout pensé et que la plupart de mes appréciations sont très personnelles, j’ai bien le droit de les revendiquer.”

Cette observation si juste a été résumée au siècle dernier par une expression pleine de fi­nesse : “l’esprit de l’escalier”.

C’est, en effet, dans l’escalier, c’est-à-dire lorsqu’il est hors de la vue des gens dont la présence le paralyse, que le timide retrouve seulement sa liberté d’esprit.

Il repasse alors les phases de l’entrevue, se désolant d’avoir été si terne en songeant à tout ce qu’il y avait à dire et qu’il n’a pas dit : dans son esprit, maintenant libre de contrainte, les opinions s’affirment, les idées nais­sent et les mots pour les exprimer lui arrive facilement.

Rencontre-t-il une phrase heureuse, un argument victorieux ou une répartie spirituelle, il se désole d’autant plus de me les avoir pas formulés.

Mais cependant ces mots étant bien réelle­ment les fils de sa propre pensée, il n’a au­cun scrupule de se les approprier. Il les ré­pète, au contraire, les cisèle amoureusement, et, lorsque l’occasion – pour lui bien rare – lui permet de sortir de sa réserve farouche, il se vante, de très bonne foi, de les avoir dits sans songer que les assistants, qui ont été témoins de son mutisme, sont prêts à le taxer d’imposture.

Le timide est très observateur par nature

“Le timide, remarque encore Yoritomo, est très observateur par nature, mais c’est un profit solitaire qu’il tire de cette faculté, puisque son défaut lui interdit de généraliser les efforts de ces observations.

“Il est vrai que beaucoup de timides” qui n’ont pas su se faire apprécier autrement, ont laissé des manuscrits très remarquables.

“Mais ceux-là sont la grande exception, car la nature du timide l’invitant, dès qu’il est loin du public, à grossir ses impressions, il lui est difficile dans ses écrits de distinguer la réalité du rêve et il serait curieux de con­trôler, à ce point de vue, les oeuvres que nous ont laissées ceux qui se sont occupés de fixer des points d’histoire.

“Les récits de faits amplifiés ou démesurément hyperboliques sont dus, la plupart du temps, à des timides qui ont extériorisé leurs déductions et leurs raisonnements solitaires.”

La timidité poussée au point extrême produit des troubles qui sont voisins de la folie

Beaucoup de timides sont sujets aux affections cérébrales : un grand nombre souffrent de maux de têtes qui se manifestent principalement au réveil.

Ces malaises, qui s’expliquent facilement par l’état de contraction des nerfs contri­buent singulièrement à augmenter leur misan­thropie et à annihiler les quelques vestiges de volonté qu’ils pourraient avoir.

La timidité poussée au point extrême pro­duit des troubles qui sont voisins de la folie.

On cite l’exemple de timides qui, un jour, en traversant une place, se sont trouvés an­goissés par un sentiment de solitude, de man­que de protection dont ils ont si violemment souffert qu’ils redoutent de s’exposer au re­tour de pareils tourments.

Cette hantise devient avec le temps une impossibilité physique et, au moment de fran­chir un vaste espace, ils s’arrêtent tout trem­blants et ne peuvent trouver en eux l’énergie de dompter cette crainte.

S’ils sont accompagnés, le phénomène cesse aussitôt et ils retrouvent leur aisance aux cô­tés d’un parent ou d’un familier.

Les autres troubles engendrés par la timidité

Tel autre timide ne pourra écrire devant témoins, sans être pris immédiatement de la crampe de l’écrivain.

Ses doigts se contractent sur le porte-plume, la souplesse du poignet fait place à une rai­deur invincible et un engourdissement total du bras vient bientôt l’empêcher de continuer.

S’il cesse d’être observé, tous ces malaises disparaissent : la douleur s’enfuit, le poignet retrouve sa souplesse et il écrit sans fatigue pendant de longs moments.

D’autres timides, ceux-là plus rares certainement, sont paralysés à l’idée de manger en compagnie de personnes étrangères.

L’origine de leur manie vient du souci ex­cessif qu’ils ont de l’opinion des autres. Cette préoccupation s’est muée lentement en crainte de ridicule : il leur a donc suffi d’avoir pensé un jour que l’acte de manger provoquait des gestes dépourvus de beauté, pour qu’ils aient le désir de s’en abstenir devant témoins.

Avec le temps, cette manie, comme toutes les autres, du reste, peut atteindre jusqu’à la limite des maladies connues sous le nom de phobies, qui sont, hélas ! bien proches pa­rentes de la folie.

“Il y a aussi, dit Yoritomo, une autre cause de désordre dans la santé des timides : les palpitations qui accompagnent habituelle­ment leurs accès de trouble en viennent par­fois à porter une atteinte véritable à l’équi­libre de leur organisme.

“Comme ces troubles s’accompagnent pres­que toujours d’essoufflement et de constriction des muscles, leur répercussion sur le cœur peut devenir funeste.”

Le timide n’osera pas parler de son affection

Et il accompagne ces études, si bien docu­mentées, d’une remarque qui fait le plus grand honneur à sa science si subtile du cœur hu­main :

“Que l’Être conduisant toutes choses, dit-il, préserve le timide des maladies, car son dé­faut d’expansion l’éloignera des guérisseurs qui pourraient le soulager.

“Il n’osera pas parler de son affection d’une façon qui renseignera les hommes de la science.

“Ou même, il la cachera entièrement, si elle est placée dans un endroit trop intime de son corps.

“Son manque d’énergie l’empêchera également de suivre le traitement qui pourrait faire disparaître son mal ou lui interdira la régularité des soins prescrits.

“S’il s’agit d’une décision de prendre, le timide remettra de jour en jour, jusqu’au moment où le mal aura fait des progrès qu’il sera difficile d’enrayer.

L’histoire d’un homme victime d’une timidité

“J’ai connu un homme qui vivait dans une maison, située sur les bords d’un grand marécage. Il était adonné à la métaphysique, et sa science elle-même, en l’éloignant du monde, avait été la cause première d’une timidité presque maladive.

“Les émanations qui, vers la fin de la belle saison, s’élèvent de ses terrains putrides, avaient lentement miné sa santé et il en était venu à souffrir d’accès de fièvre presque journaliers.

“J’eus l’occasion de le voir après un assez long espace de temps et je fus si frappé du changement qui s’était opéré en lui, que j’usai de mon influence pour le contraindre à consulter un médecin.

“L’ordonnance unique fut, comme je l’avais pensé, l’ordre formel de quitter sa maison pour s’établir dans un endroit plus sain.

“Les soins de la guerre m’ayant appelé loin de lui, vers cette époque, je le quittai avec la promesse qu’il obéirait au médecin. Pour­tant, j’avais avec regret constaté que ce changement inquiétait fort sa nature timide ; il s’agissait, en effet, de prendre des décisions, d’effectuer des démarches, de donner des ordres, et tout cela l’effarait un peu.

“Un an plus tard, j’avais la douleur, à mon retour, de le trouver mourant et il me confia que ce qui l’avait empêché de fuir l’habitation qui devait devenir son tombeau, c’était la “honte” de faire les gestes nécessaires à une nouvelle installation. Il n’avait pas “osé” en chercher une, paralysé par la peur des discussions d’intérêt. Quant à l’idée de l’initiative à prendre pour ordonner le transport de ses manuscrits, elle l’avait si fort troublé qu’il avait remis de jour en jour, espérant que le lendemain lui apporterait l’énergie nécessaire pour entreprendre toutes ces choses qui lui semblaient immenses.

“Il mourut peu de temps après, victime d’une timidité qui lui avait organisé une exis­tence misérable avant que de causer sa mort.

On ne compte pas les victimes de la timidité car la plupart du temps on les ignore

“Ce défaut, dans ses rapports avec la santé, devient un véritable péché lorsqu’il porte at­teinte, d’une façon plus ou moins directe, à la santé d’autrui :

“On voit des enfants souffrir parce que leurs parents hésitent à confier aux savants certaines affections dont le siège est situé dans une partie du corps dont ils ont “honte” de parler.

“D’autres petits êtres ont contracté de sé­rieuses maladies parce que les parents avaient mis en eux la “honte” de demander les ren­seignements nécessaires à l’expansion des be­soins naturels.

“On ne compte pas les victimes de la timi­dité, car la plupart du temps on les ignore.

“L’indifférence officielle du médecin cons­tate que telle personne est morte de telle ma­ladie, mais bien rarement on remonte à la cause de cette maladie, et cependant en thérapeutique il est un axiome que tous les gué­risseurs devraient ne jamais oublier : “Avant” de penser à faire disparaître le mal, il faudrait d’abord rechercher la cause qui le produit afin de la faire cesser”. C’est le seul moyen d’agir victorieusement.”

Et le philosophe nous conte, à ce sujet, une de ces anecdotes symboliques qui donnent tant de saveur à ses préceptes :

“Il y avait, dit-il, un homme possédant quelques plantations de riz qui lui venaient de son père.

“Un jour, il s’aperçut que l’ivraie avait en­vahi le terrain et il se mit en devoir de couper les mauvaises herbes.

“Mais le champ était assez vaste et cela l’occupa de longs jours ; si bien que, lorsqu’il crut avoir fini sa tâche, il s’aperçut que les parasites avaient de nouveau repoussé dans la première partie du champ.

“Il se remit donc à la besogne, mais cette fois encore, au lieu d’arracher l’ivraie, au risque de saisir quelques plants de riz l’avoisinant, il se contenta de la couper, si bien qu’elle croissait à mesure.

“Elle en vint bientôt à se multiplier au point que le bon grain, étouffé par les plantes étrangères, n’arriva que difficilement à s’épa­nouir en quelques maigres pieds de verdure.

“La récolte fut misérable et, l’année sui­vante, les herbes nuisibles, dont on avait né­gligé de couper et de brûler les racines, avaient tellement multiplié et s’étaient fait une si belle part, qu’il ne restait plus une place où déposer un grain de riz.

“Beaucoup de gens sont semblables à cet homme : ils s’émeuvent d’un malaise, se pré­occupent vivement de le soulager, mais négli­gent d’en rechercher les causes et, s’ils les con­naissent, ne font rien pour les supprimer ; en sorte que, malgré des soins, qui semblent éclairés, le mal continue de croître jusqu’au moment où il devient impossible de l’extir­per, car il a envahi tout l’organisme, comme l’ivraie avait couvert le champ.

Il est indispensable de rechercher la cause produisant le mal

“Dans les cas de timidité principalement, il est indispensable de rechercher la cause produisant le mal.

“On trouvera presque toujours au malaise physique une raison morale découlant de la tare du malade.

“C’est alors qu’il faut tout mettre en œuvre pour combattre, non le mal lui-même, qui, s’il n’est pas trop aigu, cessera dès que son appa­rition ne sera plus provoquée, mais les sources de ce mal qu’une énergie patiente parviendra bientôt à tarir.

“La timidité, on le sait, interdit tout effort physique à ceux qui en sont affligés et il est indéniable que la volonté de bien se porter entre en première ligne dans la conquête de la santé.

“Endiguer le mal, c’est bien ; le prévenir, c’est mieux ; et puisque la timidité est cause de tant d’incommodités physiques, c’est elle qu’il faut vaincre afin de réaliser la première condition du bonheur dans la vie : une âme droite dans un corps sain.

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